Faut-il travailler plus pour gagner plus ?

FRACTURES. Le « travailler plus pour gagner plus » refait surface dans la campagne présidentielle. Mais derrière cette phrase simple et accrocheuse se cache une réalité économique plus complexe.

Cet article fait partie de la série Fractures, disponible en suivant ce lien.

« Je veux complètement décharger et défiscaliser les heures supplémentaires. Donc, vous travaillez plus, vous gagnez plus ». Ce n’est pas du Nicolas Sarkozy de 2007 dans le texte mais bien des mots de Valérie Pécresse, lors de son intervention en janvier dans « La France dans les yeux » sur BFM TV. La candidate LR à la prochaine élection présidentielle a repris la phrase phare de l’ancien président de la République pour faire la promotion de son programme sur le travail. Elle veut aussi donner la possibilité de « convertir le temps en salaire, pour gagner plus », en proposant d’assouplir la conversion des RTT en salaire. Même son de cloche chez Éric Zemmour, qui, deux semaines plus tard, déclare : « Le “travailler plus pour gagner plus”, je le reprends à mon compte ». Mais quinze ans après, ce slogan est-il réellement efficace pour augmenter le pouvoir d’achat, préoccupation numéro une des Français ?

« J’aurais tendance à dire oui, affirme André Zylberberg, directeur de recherche émérite au CNRS. À un instant donné, si on veut augmenter le pouvoir d’achat, il faut produire plus et donc travailler plus pour que l’État redistribue davantage ». Mais pour l’économiste libéral, les propositions des candidats ne sont pas utiles. « Les mécanismes actuels suffisent déjà. Si une personne veut travailler plus, elle peut déjà le faire », juge-t-il, estimant que la législation sur les heures supplémentaires est suffisamment souple.

D’autant plus qu’une baisse des charges ne signifie pas nécessairement une hausse de pouvoir d’achat, l’employeur pouvant décider d’investir ailleurs avec cet argent économisé. « Et en admettant que les 10 % de baisse de charges se traduisent par une hausse des salaires, il va falloir compenser la baisse quelque part », complète le spécialiste. S’il existe une mesure réellement efficace pour gagner plus, « c’est la discussion autour de l’âge de départ à la retraite, lance André Zylberberg. Si on augmente l’âge de départ de trois, quatre ans, il y aura un vrai impact. On ne prend pas à l’un pour donner à l’autre ». Sur ce point, Valérie Pécresse veut également aller dans ce sens. Elle propose de repousser l’âge légal de départ à 65 ans d’ici à 2030, sauf pour « les Français qui sont usés par leur travail. » Éric Zemmour, lui, veut passer à 64 ans. Et le tout récent candidat Emmanuel Macron souhaite aussi que les Français travaillent plus longtemps sur la durée.

« Une contre-idée politique »

Des propositions inconcevables pour Arthur Jatteau, maître de conférences en économie à l’Université de Lille et membre des Économistes atterrés : « Le “travailler plus pour gagner plus” est une contre-idée politique. Depuis un siècle, nous travaillons de moins en moins et gagnons plus. » Des idées reprises par les candidats de gauche, Jean-Luc Mélenchon souhaitant par exemple appliquer les 32 heures hebdomadaires pour les métiers les plus pénibles dans un premier temps, pour ensuite les généraliser. Sans parler de réduction légale du temps de travail, Anne Hidalgo souhaite aider les entreprises qui veulent diminuer le temps passé à travailler.

Pour Arthur Jatteau, augmenter le temps de travail hebdomadaire ou repousser l’âge de départ à la retraite est même contreproductif. « Je préfère que des gens travaillent moins en gagnant autant pour que certains puissent trouver un emploi », défend-il. Réduire le temps de travail permettrait en effet de réduire le taux de chômage. Selon l’Insee, le passage aux 35 heures a permis la création de 350 000 postes entre 1998 et 2002. Et payer les salariés autant pour une durée de travail moindre ne poserait pas de problème selon l’économiste : « Quand on regarde les profits records des entreprises du CAC 40, cet argent peut être facilement redistribué. » Mais l’économiste regrette que ces arguments ne soient plus entendus depuis des années : « Ce qui me frappe, c’est que la politique des 35 heures a fonctionné mais c’est quasiment tabou de le dire. Alors que dire “travailler plus pour gagner plus”, ça fonctionne bien mieux. »

Face à ce tabou et à l’inefficacité des mesures proposées à droite de l’échiquier politique, certains y voient l’opportunité de trouver de nouvelles manières d’augmenter le pouvoir d’achat. Charles Dennery, économiste à la Direction générale du Trésor, propose de copier les « mini-jobs » allemands. Ces emplois flexibles sans couverture sociale rencontrent un fort succès en Allemagne, avec près de 6 millions d’employés sous ce statut. « Si vous avez besoin d’un peu plus d’argent à un moment, vous pourriez faire un petit boulot pour gagner un peu plus », estime Charles Dennery. Mais pour l’économiste atterré Arthur Jatteau une telle idée questionne avant tout la vision des Français par rapport au travail : « On doit se demander quel doit être le but d’une entreprise. Aujourd’hui, c’est de faire de l’argent. Mais on pourrait très bien accentuer la dimension sociale, solidaire, de service public du travail. » Et dans cette situation, le « travailler plus » se transformerait en « travailler mieux ».

Guillaume CAIRE

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