La viande au menu de la présidentielle : fracture d’un art de vie à la française?

FRACTURES. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », disait le gastronome Brillat-Savarin en 1825. À l’heure où la question de l’identité française agite la campagne présidentielle, personne ne niera la véracité de cette phrase. En effet, la gastronomie, et en particulier la viande, en est devenue l’un des piliers.

Cet article fait partie de la série Fractures, disponible en suivant ce lien

Ce dimanche matin, vêtue de son tablier bleu et blanc, Martine s’affaire en cuisine. Au menu de ce midi : son traditionnel poulet rôti et ses pommes de terre rissolées. Elle est aux fourneaux avec le sourire – elle sait que ses deux garçons en raffolent. Lorsqu’elle enfourne le poulet, elle n’a guère l’impression de faire un acte politique ou de renvoyer un quelconque message militant. Pourtant, ces gestes qui paraissent communs, ne font peut-être plus l’unanimité. Le 9 janvier dernier, le candidat communiste à la présidentielle, Fabien Roussel, est interrogé sur la gastronomie française.

« Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi c’est la gastronomie française. Mais pour avoir accès à ce bon, à cette bonne gastronomie, il faut avoir des moyens. Donc le meilleur moyen de défendre le bon vin, la bonne gastronomie, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès. Et je dis que le bon et le beau, tout le monde doit y avoir accès », affirme-t-il alors.

Contre toute attente, cette déclaration va devenir centrale dans le débat de la campagne présidentielle. « Je pensais que ça serait une de ces micro-séquences de campagne comme le chien de Valérie Pécresse », s’étonne Jean-Laurent Cassely, essayiste et coauteur avec Jérôme Fourquet de La France sous nos yeux (Seuil, 2021). « Cette phrase m’a parue anodine et j’ai été surpris par les réactions qu’elle a suscité ». Alors que l’on pensait qu’il s’agissait là de ce qu’on avait jusqu’alors de plus commun, l’alimentation française ne va plus de soi.

« Un monument national »

Le tollé que la sortie de Fabien Roussel a provoqué montre « qu’il y a derrière quelque chose de bien plus profond », poursuit Jean-Laurent Cassely. Les critiques sont d’abord venues du côté des écologistes. Julien, 23 ans, est engagé pour le climat et végétarien depuis trois ans. « Qu’un candidat de gauche fasse la promotion d’une alimentation carnée, pour moi c’est vraiment problématique quand on connaît les considérations environnementales derrière et les problématiques de bien-être animal », déplore-t-il.

Parler de la viande, c’est, en effet, toucher à des problématiques écologiques mais également sanitaires, économiques ou même encore spirituelles. En somme, tout ce qui peut permettre de cliver la population française. « Toutefois, la polémique actuelle s’est surtout déplacée sur le domaine identitaire », explique Jean-Laurent Cassely. Auparavant indiscutable, la présence de la viande sur la table à manger est aujourd’hui questionnée. « Et là, on touche vraiment à un monument national, c’est comme si on touchait à la baguette de pain », affirme Jean-Laurent Cassely. 

La glorification de la viande

« Le couscous, plat préféré des Français », répond, dans un tweet, Sandrine Rousseau, ancienne candidate à la primaire écologiste, à Fabien Roussel. Une manière de rappeler, selon elle, au candidat communiste que la gastronomie française est métissée et inclusive et, qu’au contraire, la viande de Fabien Roussel serait, elle, un peu chauvine. « On a sous-estimé à quel point ces choses ne vont plus du tout d’elles-mêmes », explique Jean-Laurent Cassely. « À partir du moment où une petite frange de la population plus radicale va proposer de réformer les manières de manger ou de sortir du régime standard, un certain nombre de gens va réaliser l’existence d’un clivage et finir par en faire un symbole à défendre de leur mode de vie ». 

La viande constitue un consensus désormais frontalement remis en question. Touchant l’intime des personnes, cela suscite l’incompréhension, voire la radicalisation de certaines parties de la société. Xavier, 31 ans, est, comme il aime se qualifier lui-même, un « viandard ». Il a toujours vu son alimentation comme une affaire personnelle. « Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on cherche à me faire culpabiliser d’aimer les belles pièces de bœuf », explique-t-il. Face à cela, il ne cache pas aimer provoquer un peu, comme lorsqu’il poste des photos de son barbecue sur les réseaux sociaux en écrivant « désolé les végans ». « C’est pas bien fin, mais je veux pas me faire écraser », confie-t-il.

Cette « glorification de la viande » naît ainsi d’une crainte de voir son mode de vie et de consommation menacé. Une tendance observable notamment à l’extrême-droite, où des militants on fait de la viande un symbole de lutte contre les kebabs, ou la viande halal plus largement. Une arme contre une sorte de « grand remplacement alimentaire », à l’instar de l’hashtag #teamjambonbeurre qui sert parfois de code de ralliement chez les soutiens d’Eric Zemmour. Ainsi, la viande peut devenir un marqueur de la défense de l’art de vivre à la française contre les minorités ethniques et les progressistes écologistes.

Lutte des classes contre divergence des modes de vie

Pour Martine, qui élève seule ses deux fils avec son salaire d’aide-soignante, offrir de la viande aux enfants reste un marqueur statutaire. « Dans la famille, ça a toujours été important de cuisiner de la viande de qualité le dimanche », lance-t-elle. Et c’était là toute la signification première des propos de Fabien Roussel. Pour lui, il faut que les foyers les plus modestes puissent avoir accès à ces produits, qu’il appelle « le bon et le beau ».

Toutefois, il part avec cette idée sous-jacente que tous les Français sont d’accord sur ce qui est « bon et beau » – pour lui, la viande. Mais il y a aujourd’hui un décalage culturel sur ce sujet. Il n’y a donc plus forcément une convergence des luttes mais bien une divergence des modes de vie. Et le débat s’est ainsi déplacé d’un sujet socio-économique vers un thème identitaire.

Cette crispation n’existe néanmoins pas uniquement sur le sujet de la viande. « On a senti la même chose autour d’objets-symboles de l’art de vie à la française », analyse Jean-Laurent Cassely. La voiture, l’avion, la laïcité ou encore la maison individuelle qui avait été au centre d’une polémique lorsque la ministre du Logement Emmanuelle Wargon l’avait qualifié de « non-sens écologique, économique et social ».

En fait, ce sont quasiment tous les symboles du mode de vie hérité des Trente Glorieuses qui marquent aujourd’hui des fractures au sein de la société, entre ceux qui entendent poursuivre ce mode de vie, et ceux qui veulent basculer vers d’autres styles de consommation. Difficile donc, de faire table commune.

Salomé Robles

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