J-6 : Chez les Insoumis de Saint-Mammès, « on rentre dans le dur »

EN CAMPAGNE. Alors que Jean-Luc Mélenchon progresse dans les sondages et se présente comme le vote utile à gauche, les militants de Seine-et-Marne poursuivent leurs actions et croient à une qualification au second tour. Mais ils doivent aussi affronter les péripéties d’une campagne pas comme les autres.

Cet article fait partie de la série En Campagne, disponible en suivant ce lien.

Sur la route pour se rendre à la réunion du groupe d’action de Saint-Mammès, David Brunet s’arrête brutalement. « On est un peu en avance », glisse-t-il avant de sortir récupérer de la colle et des affiches dans le coffre. Ni une, ni deux, le voilà qui recouvre une affiche de La République en marche avec la tête du candidat insoumis. « On rentre dans le dur », explique le militant, co-animateur du groupe d’action, qui part plus tôt le matin pour avoir le temps de « recoller du Mélenchon sur du Macron » si besoin.

Nous sommes début mars. À ce moment-là, Jean-Luc Mélenchon est crédité de 13,5 % des intentions de vote selon les sondages Ifop, et les militants n’ont plus de doute : « On va être au second tour », assure David, qui n’est pourtant pas du genre à s’emballer. Il faut dire que les événements leur donnent des raisons d’espérer : pour eux, Jean-Luc Mélenchon incarne le vote utile à gauche. Et les organisateurs de la Primaire populaire – qui a réuni près de 400 000 électeurs – se sont même prononcés en faveur du candidat de LFI, à la place de Christiane Taubira, car « il est le meilleur véhicule politique pour faire gagner nos idées à la présidentielle ».

Les quatorze militants du groupe d’action en réunion. (© Sarah DUMEAU / EDJ Sciences Po)

À l’approche de l’élection, la campagne s’accélère. Pourtant, malgré les signaux positifs, David s’apprête à nous faire une annonce. Il a déjà prévenu les militants du groupe sur Discord, la plateforme utilisée par La France insoumise pour s’organiser et communiquer.

De longue date, le groupe de Saint-Mammès avait prévu une réunion publique. Un gros événement pour les militants. Mais depuis des semaines, toujours pas de nouvelles « du national », responsable de faire venir des personnalités de La France insoumise, comme les députés Clémentine Autain ou Adrien Quatennens par exemple. David a envoyé des mails, relancé l’équipe de campagne à Paris… Ses appels sont restés sans réponse.

Alors, dans la voiture, sur le chemin pour se rendre à la réunion hebdomadaire, David nous annonce qu’il arrêtera d’animer le groupe local après la présidentielle. Il a beau avoir tenu la barre pendant cinq ans, il « n’a pas digéré » l’épisode de la réunion publique avortée. Mais il l’assure, ça ne change rien à son engagement, il continuera à militer dans le groupe.

Une invitée spéciale à la réunion

D’ici au 24 avril, David continuera à assurer ses fonctions. Il met toute son énergie au service de cette campagne présidentielle, dont l’effervescence gagne le petit groupe d’Insoumis. Ce soir, les tables manquent presque pour installer tous les militants présents à la réunion. « Ça fait longtemps qu’on n’avait pas vu autant de monde », se réjouit Murielle.

Ils se sont donné rendez-vous plus tôt que prévu, pour préparer la venue d’une journaliste de La République de Seine-et-Marne, un hebdomadaire local. « Notre objectif, c’est d’avoir au moins une demi-page, comme les articles précédents sur les militants PC ou RN, pas moins », tonne Jean-Marc, le doyen du groupe.

À l’arrivée de la journaliste, il entame la lecture d’un texte écrit pour l’occasion dans lequel il s’inquiète du manque criant de médecins dans la région. « Dans nos localités, il n’est pas rare de croiser des gens en grande précarité ou des familles à la deuxième ou troisième génération de chômeurs, confie-t-il. Il faut améliorer les conditions de soin de tous ! » Il dénonce aussi la fermeture d’un bureau de Poste à Saint-Mammès, ou des petites lignes de trains.

Murielle photographie Jean-Marc pour alimenter le Facebook du groupe. (© Marine CARDOT / EDJ Sciences Po)

Viennent ensuite des discussions sur le contenu du prochain numéro de La Piqûre de rappel, le journal édité et financé par les militants, qui mêle actualités locales et nationales. « Il faudrait qu’on passe au dernier point à l’ordre du jour, demande David. On a dit qu’on gardait 30 minutes pour parler des législatives et de cette candidate qui nous arrive… D’on ne sait où », dit-il, en levant les bras vers le plafond.

Pour les élections législatives, une candidate du parti Révolution écologique pour le vivant (REV), devrait être « parachutée » dans leur circonscription. Le parti, créé par Aymeric Caron, s’est allié à Jean-Luc Mélenchon. En contrepartie, il peut présenter un certain nombre de candidats sous l’étiquette insoumise. S’ils reconnaissent que gagner dans leur circonscription, à droite depuis plus de 30 ans, paraît impossible, les militants seine-et-marnais regrettent de ne pas avoir été consultés et sont partagés entre fidélité au mouvement et déception.

Une raison de plus pour David d’arrêter d’animer le groupe. Pas question pour lui de continuer à s’investir autant pour la campagne des législatives. La candidate qu’ils vont présenter est antispéciste, c’est-à-dire qu’elle refuse la hiérarchie entre les humains et les animaux. Elle suit un régime végétalien, sans viande ni produits laitiers ou œufs, et est opposée à la chasse. Mais elle pourrait avoir du mal à convaincre dans un département très agricole, 60% du territoire est consacré à l’agriculture, où les chasseurs sont nombreux. La fédération des chasseurs de Seine-et-Marne revendique 13 000 adhérents, soit un tiers des chasseurs d’Île-de-France, selon les chiffres de la fédération interdépartementale des chasseurs de la région. 

Alors que David s’exaspère devant l’assemblée de ne pas avoir été informé de cette décision par le national, Christophe, son partenaire de collage hebdomadaire et ami, perd son calme. « Enfin, c’est pas possible ! On peut pas laver notre linge sale devant les journalistes comme ça », s’exclame le militant. C’en est trop pour David, qui quitte la pièce en trombe.

Pierre, arrivé dans le groupe il y a deux mois, découvre les aléas de la vie de militant politique. « Ce n’est pas évident d’animer un débat surtout avec des Insoumis », plaide-t-il. « On a des valeurs communes mais on a tous un vécu différent. C’est ça qui est intéressant, j’apprends plein de choses », se réjouit-il tout de même.

Inquiets de la situation en Ukraine

Autre sujet qui perturbe la campagne : l’Ukraine. Les militants avaient carrément décidé de ne pas en parler à la réunion du 9 mars, sauf pour critiquer Emmanuel Macron. « Zelensky [le président urkainien] a quand même eu le temps de dire entre deux bombes qu’il soutenait Macron », s’est agacé Guillaume, le seul élu du groupe. « Ce qui se passe en Ukraine est dramatique mais ça me fatigue parce que ça va masquer le bilan de Macron. Avec l’Europe, il se donne une stature internationale », finit par lâcher David. Les militants craignent surtout que les positions de Jean-Luc Mélenchon, présenté comme pro-russe dans les médias, ne les desservent.

Plusieurs candidats l’ont accusé de « complaisance » avec Vladimir Poutine, Yannick Jadot a notamment déclaré : « Jean-Luc Mélenchon prétend défendre la démocratie en France mais il est prêt à sacrifier les Ukrainiens dans un délire anti-américain ». Une semaine plus tard, pas d’impact sur les sondages, où le candidat de La France insoumise continue de progresser. Les militants sont plus sereins : « Ça va profiter à Mélenchon car il a pu montrer qu’il maîtrisait les dossiers », assure même Pierre.

« Mélenchon à l’Élysée »

Si la question ukrainienne ne passionne pas l’ensemble des membres du groupe, tous s’accordent en tout cas sur une chose, le premier tour arrive vite : « Il faut qu’on mette le paquet ! », s’exclame Monique. La marche organisée par La France insoumise, dimanche 20 mars, tombe à pic. Les militants de Saint-Mammès sont montés à Paris pour l’occasion, histoire de se remotiver un bon coup. Les querelles internes ne doivent pas leur faire oublier l’objectif final, que crient en cœur les manifestants réunis à Bastille : « Macron au Touquet, Mélenchon à l’Elysée ! ».

David avant la manifestation, dimanche 20 mars. (© Sarah DUMEAU / EDJ Sciences Po)

Sous un soleil printanier, les dix-huit seine-et-marnais agitent des drapeaux bleus, rouges et violets en attendant le départ de la marche. David a sorti ses lunettes de soleil et a collé deux autocollants de Jean-Luc Mélenchon en évidence sur sa veste. Pierre, plus sobre, porte un manteau d’hiver malgré les treize degrés. « T’as pas chaud comme ça ? », s’inquiète sa sœur de 18 ans, venue manifester pour la première fois. La foule se met à chanter : « On est là, on est là… Même si Macron ne veut pas, nous on est là ! Pour la VIème République nous on est là ! ».

Les manifestants sont venus en famille. Pierre sourit mais ne chante pas. Il avoue avoir été un peu gêné lorsque, dans le train pour venir à Paris, les militants de Saint-Mammès se sont mis à chanter et à proposer de la bière aux voyageurs. « On n’est pas trop comme ça dans ma famille, mes parents sont plutôt discrets », explique-t-il. Mais il finit par récupérer une pancarte par terre et se laisser gagner par l’atmosphère festive.

Devant une place de la République remplie de monde, Jean-Luc Mélenchon a rappelé l’importance du scrutin qui aura lieu le 10 avril : « Chaque personne est personnellement responsable du résultat parce que c’est chaque personne qui a la clef du deuxième tour ». Avant de marteler : « Ne vous cachez pas derrière les divergences entre les chefs et les étiquettes, c’est vous qui faites la décision, ne vous dérobez pas ! ». Les 100 000 personnes présentes – selon La France insoumise – ont acclamé le candidat de l’Union populaire. Reste à savoir si cela suffira à le faire passer en deuxième position, Jean-Luc Mélenchon étant crédité de 14% des intentions de vote, contre 18,5% pour Marine Le Pen, selon un sondage Ipsos du 21 mars. Les militants de Seine-et-Marne, en tout cas, sont revenus reboostés et avec une certitude : c’est lui qui sera au second tour.

Marine CARDOT & Sarah DUMEAU

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