En Alsace, le devenir de Fessenheim divise population et élus locaux

FRACTURES. À deux kilomètres de la centrale de Fessenheim, les habitants du village de Nambsheim se sont mobilisés pour protester contre un projet de technocentre nucléaire porté par les élus de la région.

Cet article fait partie de la série Fractures, disponible en suivant ce lien

L’atome n’a pas dit son dernier mot autour du hameau alsacien. Malgré la fermeture de la centrale de Fessenheim, EDF et les élus locaux poussent pour la construction d’un technocentre nucléaire le long du Rhin, à proximité du site actuel. Ce projet suscite d’âpres débats dans la population locale. « C’est un nom fourre-tout, prévient André Hatz, le président de Stop Fessenheim. Derrière ce prétendu technocentre, EDF souhaite en réalité mettre en place une fonderie d’acier radioactif. »

Confirmé en juin dernier, ce « ferrailleur du nucléaire » a fait l’objet, il y a un mois, d’une enquête publique dont les résultats n’ont pas été encore révélés. Il doit s’inscrire dans la nouvelle zone d’activité EcoRhéna, présentée comme un moyen de relancer l’économie du territoire après l’arrêt des deux réacteurs de Fessenheim.

Chez les anti-nucléaires, l’idée d’une fonderie d’acier radioactif représente un nouveau combat à mener. « Pourquoi se lancer dans ce projet alors que la centrale ferme ses portes ? On va faire venir ici des tonnes de déchets venant de toute l’Europe ! », s’énerve André Hatz. Le but du technocentre est de recycler l’acier issu des centrales usagées, en le faisant fondre à très haute température avant de revendre le métal épuré. « C’est absolument sans risque. Les normes fixées pour la radioactivité de l’acier sont 300 fois inférieures à la radioactivité naturelle », tempère Claude Brender, le maire de Fessenheim.

Un projet rejeté par les habitants

Sur le territoire, le but du technocentre pose question. Peu de personnes sont convaincues par cette opération. « On ne sait pas comment la radioactivité va se répartir dans l’acier fondu. C’est totalement insensé de remettre ce métal sur le marché. Qui voudra d’une fourchette ou d’une poussette sortie d’une ancienne centrale ? », s’interroge André Hatz.

La fronde a pris une toute autre dimension dans le petit village de Nambsheim, situé à deux kilomètres de Fessenheim. Ici, les banderoles contre le projet s’affichent dès l’entrée de la commune. Bien que le technocentre soit prévu juste à côté des anciens réacteurs, les déchets seront déchargés en aval, sur le territoire du village.

À Nambsheim, les villageois sont fermement opposés au technocentre. ©Valentin BAUDRY

L’axe routier reliant le lieu de débarquement à la centrale est bordé d’une petite forêt et de champs. Avec le projet, toute la zone naturelle sera amenée à disparaître sous le béton, pour être remplacée par une zone industrielle. « On va détruire tout un espace protégé pour amener les déchets jusqu’au technocentre », s’agace Claudia Harter, militante anti-nucléaire.

« Je ne veux pas que notre village devienne la poubelle radioactive de l’Europe »

Pourtant, à l’origine, les habitants de Nambsheim n’étaient pas opposés à la zone d’activité EcoRhéna. « On nous avait parlé d’une zone d’activité binationale avec des entreprises vertes et des starts-ups. Pas d’un gigantesque complexe industriel avec une fonderie d’acier nucléaire » , raconte Michelle Furstoss, présidente de l’association « Les Villageois réunis de Nambsheim », qui bataille contre le projet. Depuis sa grande maison, dont le jardin donne sur la future zone industrielle, elle mène le combat en première ligne. « Que ce soit bien clair : je ne suis pas du tout anti-nucléaire, prévient-elle. Je ne veux juste pas que notre village devienne la poubelle radioactive de l’Europe ».

Avec le technocentre, les pièces usagées des différentes centrales seraient débarquées à 150 mètres de chez elle. Les convois exceptionnels prendraient la place des arbres et des oiseaux que l’on peut observer depuis sa terrasse. « Qui aurait envie de ça ? C’est ce qu’on veut laisser comme terre à nos enfants ? » s’interroge Michelle Furstoss avec colère. Pour elle, les responsables sont bien connus. « Ce sont les maires des communes autour de la centrale, surtout à Fessenheim, qui poussent pour que ça se fasse », souffle-t-elle.

Michelle Furstoss, présidente des Villageois réunis de Nambsheim. ©Valentin BAUDRY

En compagnie des membres de son association, elle assure avoir tenté de dialoguer avec les différents élus pour trouver d’autres solutions : « La plupart des maires de l’intercommunalité nous ont écoutés. Mais une minorité, portée par le maire de Fessenheim, n’a rien voulu entendre. » Dans son bureau, Claude Brender, élu depuis 2014, tente de se montrer plus rassurant. « On n’a peut-être pas assez bien renseigné les habitants sur le projet. Ce sera notre rôle dans les mois qui viennent », convient-il. Le maire défend le technocentre comme un projet essentiel pour la pérennité du territoire, qui devrait créer entre 150 et 200 nouveaux emplois.

Une fracture entre les élus locaux et la population

« C’est une vaste blague, s’agace un employé de la centrale EDF qui a souhaité rester anonyme. La vraie raison, c’est que le maire cherche à récupérer par tous les moyens les subventions qu’il a perdu depuis l’arrêt des réacteurs. »

Un nouveau site nucléaire à Fessenheim apporterait une compensation financière à la commune. Mais cela est loin d’être une justification pour les opposants. « Quand on a annoncé la fermeture de la centrale, tout le monde a dit que le village allait mourir. Aujourd’hui on réalise qu’il est plus dynamique que jamais. Ce n’est qu’une question d’argent pour les poches de la mairie », insiste André Hatz.

Les tensions entre les deux clans étaient déjà vives avec la fermeture de la centrale. Elles sont désormais plus fortes que jamais avec la question du technocentre. « Les anti-nucléaires sont dans la désinformation permanente », s’agace Claude Brender. De l’autre côté, les villageois continuent de dénoncer un projet vu comme inutile économiquement et dangereux pour l’environnement.

À Breisach, les Allemands font eux aussi part de leur mécontentement autour du technocentre. ©Paul MANDIN

L’opposition a même gagné l’autre rive du Rhin. En Allemagne, le rejet du ferrailleur du nucléaire a atteint les plus hautes sphères de l’État. « Les dirigeants allemands ont été très clairs: ils n’investiront pas dans EcoRhéna s’il y a le technocentre », souligne Michelle Furstoss. Les manifestations sont même déjà en place à Breisach, ville située près de la frontière. Chaque lundi, Gustaf Rosa, élu local, réunit plusieurs dizaines de militants pour protester contre le technocentre, après avoir milité pendant plusieurs années pour la fermeture de Fessenheim. « De chez nous, c’est un projet qui semble totalement fou. Pourquoi faire venir tous ces déchets ? » se questionne-t-il.

Depuis son petit village, Michelle Furstoss va continuer à lutter avec ses concitoyens. « On est prêts à aller très loin. Il est hors de question de laisser un groupe d’élus détruire tout ce secteur », affirme-t-elle en regardant les berges du Rhin où planent tranquillement les oiseaux. Alors que le territoire se remet encore de l’arrêt des réacteurs à Fessenheim, la question de la gestion des déchets nucléaires vient créer une nouvelle ligne de fracture pour l’avenir.

Reportage de Valentin BAUDRY et Paul MANDIN

Image de tête : Valentin BAUDRY

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