L’équipe de France de football : entre union nationale et divisions communautaires

FRACTURES. Entre les parts d’audience des matchs de l’équipe de France, les scènes de liesse après les victoires ou la fameuse époque « Black, Blanc, Beur », les Bleus ont démontré leur capacité unique à unir la nation. Lorsque les fractures se multiplient au sein de cette dernière, le football n’y échappe pas non plus, à l’image des propos d’Éric Zemmour qui s’interrogeait sur le nombre de joueurs noirs en équipe de France. Si le football de sélection fédère autant qu’il oppose, c’est qu’il en dit long sur notre rapport à l’identité nationale.

Cet article fait partie de la série Fractures, disponible en suivant ce lien

15 juillet 2018 en France. Les drapeaux tricolores sont de sortie partout dans le pays, plus que pour la fête nationale qui a eu lieu la veille. À Paris, les Champs-Élysées sont bleus de monde ; l’équipe de France de football vient de remporter la coupe du monde en l’emportant quatre buts à deux face à la Croatie. Le peuple français dans sa quasi-intégralité célèbre cette équipe métissée qui a tutoyé les étoiles pour lui en ramener une deuxième. Un peu plus d’un an plus tôt pourtant, un parti prônant une identité française plus exclusive arrivait au deuxième tour de l’élection présidentielle. Pourtant, ce 15 juillet 2018, la société française donne l’image d’une société unie. 

La nation football 

Deux choses expliquent l’engouement collectif autour de l’équipe de France. D’abord, l’universalité du football. Il est indéniable que le ballon rond devance les autres sports en termes de popularité. En plus d’être le sport le plus pratiqué de France, le football transcende les questions d’âge ou d’origine sociale. À plus forte raison quand il s’agit de l’équipe de France, qui incarne le symbole d’une nation comme l’explique l’historien Yvan Gastaut. « C’est dans le football que certains éléments de la nation qui ne s’expriment plus ailleurs se découvrent, comme l’hymne national ou les drapeaux tricolores. Dans le sport et dans le foot en particulier, ces symboles sont déclinés d’une manière parfois surabondante, avec une sorte de surjeu de l’identité nationale. C’est là où la fierté d’être Français s’exprime ». 

Témoignage de supportrice : Sarah est née au Maroc, avant de rejoindre la France quelques mois après. Pour elle, impossible de choisir entre les deux équipes nationales

Une identité commune exacerbée autour des emblèmes de la France. Voilà le secret qui permet au football d’unir comme il le fait. L’exemple le plus marquant de cette capacité d’union est certainement la coupe du monde 1998, en France. Menés par Zinédine Zidane, Français fils de travailleurs immigrés algériens, les Bleus remportent leur premier titre dans la compétition. Deux ans auparavant, le dirigeant du Front national Jean-Marie Le Pen avait déclaré que de nombreux joueurs de cette équipe « ont été l’objet d’une naturalisation de complaisance » et regretté qu’« on recrute trop facilement des étrangers ». Victoire 3 à 0 en finale face au Brésil, doublé de Zidane. L’équipe de France répond sportivement au leader d’extrême-droite, et crée une atmosphère de concorde dans un pays de plus en plus divisé par la question migratoire. 

Témoignage de supporter : Firas a quitté la Syrie pour la France en 1992, afin d’y mener son doctorat. Confronté au racisme à son arrivée, il se rappelle 1998 comme un moment unique.

« Ça s’est traduit par quelques symboles », raconte Yvan Gastaut. Dont le fameux slogan « Black, Blanc, Beur », repris par SOS Racisme et popularisé par cette équipe de France aux origines variées. « C’est un slogan qui dit cette époque où on considérait qu’il fallait remettre les identités à jour sous la bannière de la France. Le pouvoir en place s’est servi de cette victoire qui était une aubaine », ajoute l’historien. « Ce moment de joie nationale a révélé une France se voyant accueillante, hospitalière, laissant une place à ces populations d’origine immigrée qui étaient souvent victimes de racisme. Ce n’était pas tout à fait vrai, mais on a bâti un récit là-dessus ».

Au foot comme à la guerre 

L’harmonie ambiante est réelle, mais n’existe qu’à travers la victoire. C’est en ce sens qu’aux yeux d’Yvan Gastaut, le foot est une sorte de « réalité augmentée » : « Quand tout se passe bien, le foot va mettre en évidence des symboles d’entente et de réconciliation ». Ce qui n’est pas forcément le cas, comme lors du match entre la France et l’Algérie de 2001. C’est inédit. Le match est organisé pour promouvoir l’amitié entre les deux nations. Cela n’empêche pas le ressentiment que de nombreux Français d’origine algérienne et Algériens de France ressentent envers l’ancien colon d’exploser. Au Stade de France, les Bleus jouent à l’extérieur. La Marseillaise est sifflée, tout comme les joueurs français lorsqu’ils touchent le ballon. Les Algériens, eux, sont ovationnés.

À la 76e minute, alors que l’équipe de France mène 4-1 des centaines de supporters des Fennecs envahissent la pelouse. Pour la première fois, un match des Bleus est arrêté sur le territoire français. Pour Yvan Gastaut, cela s’explique par le fait que le football sert de révélateur à certains non-dits : « Le contrecoup c’est que le football peut créer des tensions qui par ailleurs ne sont pas vraiment évoquées. Lors du match de la coupe du monde 1982 entre Français et Allemands, ils se sont presque retrouvés comme d’anciens ennemis de la Seconde Guerre mondiale. »

Cette exacerbation extrême du sentiment national a été théorisée par le sociologue britannique Michael Billig. Il lui a donné le nom de « nationalisme banal ». Selon lui, nous sommes quotidiennement exposés à des emblèmes nationalistes. Cela crée chez les individus un niveau de nationalisme latent, qui va être activé selon les contextes. La guerre est le paroxysme de ce phénomène, mais Billig évoque aussi les compétitions sportives. Après tout, les chants de supporters ne sont pas sans rappeler des chants guerriers et les maillots des uniformes militaires. 

Docteure en psychologie sociale, Gaëlle Marinthe a mené des études sur le sujet. Elle a constaté que durant les compétitions sportives, les individus affichaient un niveau de nationalisme inhabituel : « Le fait que notre nation soit très saillante par rapport aux autres nations va renforcer la distinction avec ces dernières et le sentiment d’attachement à la patrie ». Ce qui va donc les pousser à adopter des mécanismes de défense qu’ils n’adopteraient pas en temps normal.

« Dans Traité de psychologie sociale (Laurent Bègue et Olivier Desrichard), il y a deux critères de base dans la construction de l’identité sociale. Les individus ont besoin que leur groupe ait une image positive et qu’il soit suffisamment différencié des autres groupes », rappelle Gaëlle Marinthe, avant de poursuivre. « Le simple fait de percevoir sa nation en compétition va activer une volonté de dominance. En termes d’attitudes, il y a plus d’hostilités envers toutes les autres nations, pas seulement celles qu’on affronte ». Et pas seulement en cas de défaite.

Témoignage de supporter : Nicolas est tiraillé entre trois nationalités : suisse, française et italienne. La coupe du monde 2006 a été l’occasion pour lui de choisir sa nation de prédilection. 

La sociologue en a fait l’expérience en 2016, année de l’Euro de football en France. « On a fait circuler les études en fan zone en demandant aux gens d’imaginer quelqu’un brûlant un drapeau tricolore. Les gens jugeaient plus négativement les groupes rivaux dans la compétition, comme les Allemands ou les Irlandais, mais aussi les Maghrébins et les Asiatiques », se souvient-t-elle. « Ce n’est pas un effet qu’on a retrouvé hors compétition ». Dans le contexte d’un tournoi international de foot, la distinction qu’a fait Romain Gary entre patriotisme et nationalisme devient d’un coup plus ténue; on peut vite passer de « l’amour des siens » à la « haine des autres ». Et la définition de l’autre, dans une France aux multiples origines, peut rapidement prendre des tournures ethniques.

Une mise en scène des différentes appartenances

Entre citoyens d’une même nation, le ballon rond va parfois créer des oppositions. « Le football peut être source de tensions et de divisions », selon Yvan Gastaut. « Il y a une sorte de mise en scène des différentes appartenances, quand les Français d’origine étrangères voient leur pays gagner, ou de manière plus forte quand la France affronte ces pays. De ce fait on peut par exemple supporter la France quand elle joue contre l’Allemagne mais supporter l’Algérie quand la France joue contre l’Algérie. » L’historien ne considère pas que cela implique qu’on n’est pas français. En revanche, on va exprimer pour des raisons parfois personnelles cette origine étrangère comme une sorte d’affirmation : « C’est par exemple parce qu’on a souffert en tant qu’italien ou que notre famille a souffert en tant qu’italienne qu’on va supporter l’Italie. »

Témoignage de supporter : Luca, né en France mais d’origine italienne, a trouvé dans la Squadra Azurra une raison d’être fier de son identité.

Ces différentes questions d’appartenances se révèlent au grand jour en cas de victoire, ce qui n’est pas du goût de tous. « Quand il y a ce type de manifestations, d’aucuns se demandent pourquoi en France on salue les succès d’un pays étranger. » Certains reprochent à ces supporters des troubles répétés à l’ordre public. Ces débordements provoqués à la faveur de la victoire d’un pays étranger seraient le signe d’un rapport difficile à l’identité nationale.

Témoignage de supporters : Paul Sugy est journaliste chez Le Figaro, consultant sur Cnews. Après les débordements de supporters algériens sur les Champs-Elysées, il avait exprimé son opposition à ces violences. Elles expriment pour lui un problème dans le rapport au patriotisme et à la France.

D’autres relèguent ces supporters, pourtant français, au rang d’étrangers pour leur soutien sportif à une autre nation. « Les supporters de ces pays pourraient dans des discours simplistes et sans grand relief être considérés comme des dangers pour l’identité nationale et l’intégration », conclut Yvan Gastaut. Cet effet de scission causé par le football fonctionne dans les deux sens selon Gaëlle Marinthe, pour qui « le groupe minoritaire va, en cas de rejet, renforcer son identification au groupe d’origine ». La spécificité du football est là. Capable de réunir comme de creuser les fossés, il peut unir la nation comme monter ses membres les uns contre les autres.

Un miroir sociétal déformant

L’évolution du concept « Black, Blanc, Beur » illustre cette dualité. Alors que la Coupe du monde 98 a été le cadre d’une mise en scène positive des identités, les compétitions suivantes tournent à la mise en scène négative parce que les résultats ne suivent pas. Franck Ribéry en est un exemple. Sélectionné depuis 2006, marié à une franco-algérienne et converti à l’islam, le joueur est moqué pour sa manière de parler et de plus en plus critiqué pour son comportement en équipe de France et en dehors. Et à travers lui, les jeunes issus comme lui de quartiers populaires. Son talent indéniable ne suffit pas à le rendre populaire dans l’Hexagone.

Il prend sa retraite internationale avant la Coupe du monde 2014, et s’explique : « En France, dans mon pays, on trouvait toujours un truc à me reprocher ». Pour Yvan Gastaut, « on est toujours sur des lignes de crêtes, d’un côté comme de l’autre. Quand ça va bien, c’est mieux que la réalité et quand ça va mal c’est pire. La présence de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de l’élection de 2002 montre que le foot ne peut pas tout résoudre », poursuit-il. « La vague positive qui avait duré deux ou trois ans s’était un petit peu éteinte, ce qui a été illustré par le déclin de cette génération de joueurs. L’échec de Knysna lors de la Coupe du monde 2010 a donné à voir l’idée que ces jeunes joueurs représentaient les racailles de banlieue et plus du tout ces jeunes intégrés de 98 ». 

Qu’en est-il aujourd’hui, alors que les Bleus ont retrouvé le chemin de la victoire ? Le football français a retrouvé sa fonction unificatrice, mais sur un modèle un peu différent. Un modèle montrant un rapport différent à l’immigration, à l’image d’un tweet de Benjamin Mendy, alors international tricolore. À un post indiquant par des drapeaux les origines de chaque joueur de l’équipe de France, le latéral répond en accolant le drapeau français à côté de chacun des noms des hommes de Deschamps. 

« Quelque part, on peut voir quelque chose de très positif parce qu’on a plus eu à valoriser les identités », souligne l’historien du sport. « Là on a montré une sorte de normalisation, que tous ces joueurs étaient français sans qu’on fasse cas de leurs origines. Tous réunis derrière la bannière républicaine. » Même s’il relativise les effets d’un tel évènement. « Ces victoires créent des parenthèses, des moments de liesse qu’il faut prendre pour ce qu’elles sont, symboliques. Elles anesthésient les tensions, mais ne les évacuent pas. »

La Coupe du monde 2022 au Qatar, en novembre prochain, tombe à pic. Quelques mois après une élection qui aura mis en lumière la division politique des Français, les Bleus auront fort à faire pour les réunir.

Charles Fandre

Image de tête : Wikimédia Commons

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