Au marché des Batignolles, on consomme bio sans (forcément) voter écolo

SUR LES MARCHÉS. À l’heure du numérique, tracter sur les marchés peut paraître désuet. Retour sur une campagne à hauteur d’étals, à la rencontre des militants, des commerçants et des habitants.

Boulevard des Batignolles, Paris 17ème. L’endroit est bondé. Au milieu de la foule, une place dégagée. Et voilà Pandora. Une jupe en tulle fleuri, un paquet de tracts Europe Écologie Les Verts à la main, elle semble déterminée. Face à elle, une quadra au long manteau de cuir façon Néo dans Matrix. Déterminée elle aussi. « Ils sont où, les élus écolos de la mairie ? On a besoin d’écolos qui nous parlent vraiment d’écologie », lance-t-elle à la pro Jadot. Pandora tente de riposter en déclinant le bilan des élus écolos.

A Paris, on compte un maire EELV, Emmanuelle Pierre-Marie, à la tête du 12ème arrondissement, et 21 conseillers municipaux disséminés dans les mairies. Mais la cliente agacée enchaîne sur sa propre vision de l’écologie : un Paris propre, loin de la saleté des rues de Pigalle où elle habite. L’échange est aussi vif qu’inattendu : cette habituée du marché était simplement venue se fournir en poulet… Mais, à quelques jours de la présidentielle, les esprits s’échauffent entre les étals. Bienvenue au marché bio des Batignolles, où on consomme bio…sans (forcément) voter écolo.

( © EDJ Sciences Po )

Prévu pour accueillir le village olympique en 2012, le quartier a attiré de jeunes couples aisés. Un phénomène qui en fait un quartier multi-générationnel, avec 18% de retraités.

3,60 € le kilo de poireaux, 3,90 € la demi-douzaine d’œufs, de la tomme à l’ail des ours… et quelques militants. Éclairé par des guirlandes lumineuses, le marché a des allures de guinguette. Un brin guindé, où les kumquats se disputent les étals avec des kimonos en soie et du brie à la truffe, mais guinguette tout de même.  Ici, à la croisée des très bourgeois 8e et 17e arrondissements, les soutiens de Valérie Pécresse marchent en terrain conquis. Quand les partisans de Yannick Jadot marchent sur des œufs. Drapeau écolo en main, Marine le reconnaît : « c’est un marché très particulier : les clients achètent du bio à des prix fous mais ils se hérissent dès qu’on leur parle du parti écologiste ». Pourtant, pour elle comme pour Ghislain, pas question d’abandonner. « Ça reste un marché bio. Le message est fort et on a des chances d’être entendu ».Ancien partisan de Benoît Hamon (PS), ce consultant en finance au look propret sait parler aux habitants du quartier.

Et pour cause. Aux Batignolles, stéréotype de quartier gentrifié, ce sont surtout des jeunes cadres comme Ghislain et des couples aisés accros au « healthy » qui se bousculent au marché. Les produits vendus y sont réputés de qualité. Une qualité qui se paye cher. « On est surtout sur du CSP++ », reconnaît Estelle, secrétaire de section PS Paris 17. D’importants projets d’aménagement liés aux JO ont attiré de jeunes couples aisés. D’ailleurs, 39% des habitants de l’arrondissement ont au moins un BAC+5, alors qu’à peine un quart de la population française a un diplôme supérieur au BAC+2.

Un des nombreux étals du marché, on en compte une soixantaine en tout. ( © EDJ Sciences Po )

Bourgeois, sous des allures un peu bohèmes, le quartier a d’ailleurs une longue tradition de droite. Coincé entre deux arrondissements où les électeurs sont d’une constance qui confine à l’opiniâtreté : les mairies du 8ème et du 17ème arrondissement sont à LR et ses ancêtres depuis 1983 ! Les troupes de Valérie Pécresse tractent dans l’espoir de donner tort aux sondeurs. Côté LREM, la confiance règne : pas besoin de déployer de militants sur le marché. Mais pas de quoi décourager les bords d’en face. Militant au Parti Communiste depuis quarante ans, François ne mâche pas ses mots : « on vient tracter sur les terres bourges. C’est pas très mixte ici, on a vu qu’un noir et c’était le balayeur ! »

Pour Sylvie Ollitrault, politologue au CNRS, l’intérêt du tractage est d’« être au plus près des personnes, de dialoguer et éventuellement convaincre. C’est aussi incarner une cause ». Oui, mais… est-ce vraiment efficace ? Pendant que Madame calme bébé dans la poussette, Henri, expert-comptable, témoigne : « moi, je ne vois pas vraiment l’intérêt des gens qui tractent. Je paye pour recevoir un journal tous les jours. Alors j’ai pas besoin de discuter avec eux, et j’en n’ai pas envie. J’ai déjà mes convictions ». Lui, s’il vient au marché, c’est simplement parce que les huîtres sont à bon prix. De son côté, Luc, biologiste et sensible à la cause écolo, discute de temps à autre avec des militants, mais seulement « ceux qui sont proches de mes convictions, pour croiser les idées ».

Luc prend un tract EELV mais votera Mélenchon. ( © EDJ Sciences Po )

Pendant ce temps-là, derrière leurs étals, les commerçants regardent ce manège d’un drôle d’œil. « C’est assez artificiel, on voit les militants quatre mois avant la campagne et après on ne les voit plus », critique Jean-François, le “druide” du marché qui vend du Guarana et de la Potion Immunité. Vendeur de produits péruviens, Ricardo n’est pas plus enthousiaste : « il nous embête avec leurs tracts », lâche-t-il pendant que des militants de Debout la France les distribuent au milieu des allées.

« C’est une chose d’acheter bio, et c’est autre chose d’acheter bio avec une conviction écolo ».

Aux Batignolles, Betty vend pain, miel et confitures depuis des années. Alors, des militants et des clients, cette marchande en a vu passer. « C’est une chose d’acheter bio, analyse-t-elle, et c’est autre chose d’acheter bio avec une conviction écolo derrière. Ici, je pense qu’on achète plutôt pour soi, sans avoir le souci de l’écologie ». Des consommateurs de bio qui ne se soucient pas d’écologie… et des défenseurs d’écologie qui ne se soucient pas des consommateurs ?

Betty vend ses produits depuis les débuts du marché, il y a plus de vingt ans. ( © EDJ Sciences Po )

« Après les pandémies, on a souvent parlé d’une élite déconnectée des préoccupations des gens », explique l’universitaire Sylvie Ollitrault. Alors EELV réinvestit les marchés. « C’est un effort qu’ils font pour se reconnecter et sortir de leur vivier électoral urbain ». La volonté d’entamer la discussion semble réelle : leurs tracts sont mis à jour selon l’actualité. Depuis plusieurs semaines, ils sont aux couleurs de l’Ukraine…

Les tracts d’EELV sont régulièrement mis à jour selon l’actualité. ( © EELV / EDJ Sciences Po )

Pas suffisant pour retourner clients et commerçants des Batignolles. Yannick Jadot n’a toujours pas la côte. Luc, croisé un peu plus tôt, a un avis bien tranché. « Jadot, il ne me plaît pas. C’est un macroniste. Je voterai Mélenchon ». Jadot, macroniste ? Luc ne développe pas plus. Henri l’expert comptable, lui, votera Macron. « C’est le meilleur. Jadot, je n’ai rien contre lui, mais y’a pas que l’écologie dans la vie. Je suis d’accord qu’il faut qu’on atteigne l’indépendance énergétique, mais moi je suis plutôt pour la solution nucléaire ». Éleveuse et vendeuse sur le marché, Amélie n’est pas loin de penser comme lui. «L’écologie c’est bon quand tout va bien, pas quand tout augmente et que tu as du mal à faire ton plein ».

L’écologie serait-elle l’apanage des plus aisés ? Au marché des Batignolles en tout cas, même pour les bobos, ce n’est pas une priorité. Amélie n’a pas encore arrêté son choix de vote. « Mais ça sera Macron ou Zemmour, pour l’intelligence ». Tandis que Bouchra, maraîchère, votera « pour la démocratie, l’avenir de nos enfants et nos besoins ». Elle n’en dira pas plus. Comme quoi, la bonne bouffe, même bio, n’a pas vraiment de couleur politique.

Résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 
dans le 17ème arrondissement de Paris : 

Emmanuel Macron : 42,35 %
Jean-Luc Mélenchon : 20,5 %
Éric Zemmour : 10,89 %
Valérie Pécresse : 9,18 %
Yannick Jadot : 6,62 %Marine Le Pen : 5,27 % 

Théophile Aubriot et Camille Auchère

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