Les programmes scolaires d’histoire, symboles de l’identité française par excellence ?

FRACTURES. L’EDJ Sciences Po a enquêté sur le rôle de l’histoire dans la construction de l’identité nationale française, au plus proche du terrain, loin des esclandres polémiques et des manipulations politiques. Enquête de Nadège Delépine.

Cet article fait partie de la série Fractures, disponible en suivant ce lien

« À l’époque de la fondation de la République, l’histoire remplissait un objectif de cohésion nationale, explique Laurent Wirth, inspecteur général des programmes de l’Éducation Nationale aujourd’hui à la retraite. Par le biais de références et de figures communes, on a cherché à forger une identité française. » Depuis, la question de l’enseignement de l’histoire et de ses objectifs n’a cessé d’être sujette à débat. En témoignent les propos de l’historien Jacques le Goff en 1984 : « Il faut remplacer une (ou des) Histoire(s) de France par une Histoire de la France. Cette France qui ne sera plus une collection d’images d’Épinal n’en sera pas moins attachante et elle sera plus vraie. »

Récit du roman national et encensement de ses figures les plus glorieuses pour certains, prise en compte de la pluralité des points de vue invisibilisées pour d’autres, les programmes scolaires évoluent avec leur époque. Cette mission d’adaptation, Laurent Wirth en a été chargé pendant quinze ans. Il a présidé deux groupes d’experts, l’un pour les programmes du collège en 1988, l’autre pour les programmes du lycée en 2010. Il raconte que malgré une procédure institutionnelle garante de l’indépendance scientifique vis-à-vis du politique, le ministère de l’Éducation Nationale transmettait généralement des orientations. C’est ainsi qu’on lui a demandé, par exemple, « de faire plus de place aux grandes figures féminines dans l’histoire, comme Jeanne d’Arc. »

Pour autant, certaines évolutions ont suscité plus de débat que d’autres. « Lors de la réforme des classes de 5ème du collège, des médias et partis de droite et d’extrême-droite nous ont reprochés d’évacuer Louis XIV et Napoléon des programmes au profit des Empires africains, relate Laurent Wirth. Évidemment, c’était totalement faux, mais cela révèle la crispation identitaire autour de l’idéal du roman national français. »  Dans son article Le pouvoir politique et l’enseignement de l’histoire, il explique que « le problème qui s’est posé depuis les débuts de la III e République et n’a jamais disparu depuis est celui du rôle de l’enseignement de l’histoire pour construire des citoyens français et souder la nation. » Mais les grandes ambitions républicaines se heurtent à la réalité du terrain.

« Je ne suis pas un propagateur du récit national, mon métier d’enseignant va au-delà »

Pierre Basile

« Je ne suis pas un propagateur du récit national, je m’y refuserais toujours. » Du haut de ses 26 ans, Pierre Basile* se montre virulent vis-à-vis des discours politiques sur le rôle essentiel des enseignants d’histoire. Certes, ce jeune enseignant d’histoire-géo, qui exerce depuis un an dans un collège normand, se sent investi d’une mission éducative vis-à-vis de ses élèves, mais il n’est pas certain de croire à cet idéal de « formation des citoyens de demain », invoqué par les hommes et femmes politiques.

Dans sa classe, il choisit de s’attarder davantage sur la méthode d’analyse des sources historiques. Une manière pour lui de fournir à tous ses élèves les mêmes outils pour développer leur pensée critique, quitte à moins se baser sur les dates apprises par cœur. Cet enseignant fait bien la part des choses entre sa propre liberté pédagogique et les prescriptions légales. Il décide de privilégier certains sujets, comme la guerre d’Algérie, par exemple. « Ce n’est pas un point de passage obligatoire au collège, mais je trouve que c’est un moment clé de l’histoire de France, objecte-t-il. Faire l’impasse dessus serait une erreur selon moi. »

Lydie Salançon, enseignante d’histoire-géo dans un collège du centre-ville de Marseille, arbitre elle-aussi la place accordée à chaque thématique en fonction des réactions de ses élèves et des événements d’actualité. Pour autant, elle dénonce les dérives de ce débat sur le roman national, qui se déplace des plateaux de télévision aux salles de classe. « En tant que prof, on est soumis au devoir de neutralité, rapporte-t-elle. Mais dans les faits, les signalements aboutissent rarement et le rectorat ne sanctionne pas les discours discriminatoires tenus en classe par certains de mes collègues, notamment d’extrême-droite. »

« L’instrumentalisation de l’histoire par les politiques n’est pas une nouveauté »

Alya Aglan

« Traité au départ comme relevant des politiques éducatives, le problème que posent les programmes scolaires devient vite un problème politique », écrit l’historienne Patricia Legris en 2008. En témoignent l’omniprésence des références historiques dans les discours de certains candidats à l’élection présidentielle : « La colonisation était au départ un grand projet de gauche » (V. Pécresse, 22 février 2022), « Vichy a protégé les juifs français » (É. Zemmour, 26 septembre 2021), « Je pense que la France n’est pas responsable du Vél’ d’Hiv’ (…) La France a été malmenée dans les esprits depuis des années. » (M. Le Pen, 9 avril 2017). Dans les médias et en meetings, les candidats de droite et d’extrême-droite s’en donnent à cœur joie. Ils se posent en connaisseurs et défenseurs des faits historiques et dénoncent l’enseignement de l’histoire à l’école, trop éloigné de leur vision du roman national et de leur idéal d’assimilation français.

Dans certains cas, ils vont jusqu’à réécrire l’histoire au gré de leurs envies, au grand dam de ceux qui en ont fait leur métier. C’est ainsi qu’un collectif d’historiens a publié en février 2022 le pamphlet Zemmour contre l’Histoire. L’ex-chroniqueur, malheureux candidat à l’élection présidentielle, traitait alors les programmes scolaires de « propagande anti-française », un langage « digne du régime de Vichy », selon Alya Aglan, professeure d’histoire contemporaine à Paris 1 Panthéon Sorbonne et co-signataire du pamphlet. Mais l’instrumentalisation de l’histoire par le politique n’est pas nouvelle, souligne-t-elle.

Si cette historienne a pris position pour la première fois sur la scène publique, c’est parce que les propos du candidat Eric Zemmour lui apparaissaient insupportables. « Il attaque les fondements du savoir, il érige ses prétendues connaissances historiques –erronées– en vérités scientifiques, peste-t-elle. Il nous attaque très directement, nous, dans notre profession d’historien. » Bien que toute discipline scientifique soit une terre de débats, de nombreux faits sont avérés grâce aux sources et font consensus au sein des experts, rappelle l’universitaire.

Alors, quel est l’intérêt de ce type de discours ? « La référence historique en politique n’est jamais là par hasard, explique Alya Aglan. Elle permet à la personne qui l’invoque de s’approprier des qualités personnelles glorieuses ou d’instaurer des valeurs communes. » Dans le cas du polémiste d’extrême-droite, « Eric Zemmour se sert de l’histoire pour légitimer la violence et l’exclusion, promouvoir une vision raciste et misogyne de l’humanité. Faire mentir le passé pour mieux faire haïr le présent… et ainsi inventer un futur détestable », dénonce le pamphlet.

Et bien que le candidat de Reconquête ait été battu au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, il se pourrait que le mal soit déjà fait. Selon l’historienne, « le matraquage incessant de fake news impacte directement les citoyens français, car une accoutumance aux discours haineux se crée progressivement chez certains et préparent la suite du programme politique. C’est de la propagande ! » Et Laurent Wirth de renchérir : « à partir du moment où l’extrême-droite accède à l’Élysée, rien ne les empêche de changer la loi et les procédures institutionnelles pour réécrire une histoire officielle qui leur convient ». Alors, faut-il craindre une dérive similaire de la candidate du Rassemblement National ? Réponse en fin de semaine.

Nadège DELÉPINE

Image de tête : © Nadège DELÉPINE

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