Marché du Trosy à Clamart : À chacun ses « vrais sujets »

SUR LES MARCHÉS. À l’heure du numérique, tracter sur les marchés peut paraître désuet. Retour sur une campagne à hauteur d’étals, à la rencontre des militants, des commerçants et des habitants.

Un samedi matin de mars, à Clamart, dans les Hauts-de-Seine. Maillots bleu électrique au nom de leur équipe sur le dos, les joueurs s’avancent sur le terrain. Le match va commencer. Les autres bataillons sont déjà en place. Chacun connaît son poste. Les règles ? Fairplay mais jeux de regards, provocations verbales et railleries sont autorisées. Aujourd’hui encore, il s’agit de marquer le plus de points pour défendre sa couleur. Le bleu, oui, mais pas le même. D’un côté, celui des Républicains (LR). De l’autre, celui du Rassemblement National (RN). 

Les rayons du soleil transpercent les fenêtres du Théâtre Jean-Arp de Clamart. À l’affiche ? Trois courts-métrages de Laurel et Hardy. Mais le spectacle se déroulera surtout sur les 3000m² du marché du Trosy, fraîchement rénové en 2020. Situé dans la grande halle, au rez-de-chaussée du théâtre, il déborde sur l’esplanade et jusque dans la rue piétonne voisine. Autant dire que les clients ont le choix, avec 53 étals et pas moins de 10 candidats à la présidentielle représentés par leurs militants. 

Mais une équipe domine clairement la partie. Ce samedi, les militants LR sont venus en masse tracter pour Valérie Pécresse. Il faut dire qu’ils sont ici chez eux. Leur capitaine ? Jean Didier Berger, membre du comité stratégique de campagne de la candidate LR et premier vice-président de la région Ile-de-France. Réélu pour un second mandat en 2020, il a remporté la mairie de Clamart, avec près de 50 % des suffrages, devant l’Union de la gauche avec 32 % et les Marcheurs à 17 %. Un terrain familier qu’il lui faut néanmoins défendre face à la popularité du président sortant. Car à la présidentielle de 2017, c’est Emmanuel Macron qui est arrivé en tête de cette ville cossue de plus de 53 000 habitants, avec 32 % des voix, devant le candidat de la droite François Fillon à 25 %. Non loin derrière, Jean-Luc Mélenchon cumulait 19 % des suffrages. 

Sur le marché du Trosy comme ailleurs, les temps sont plus durs pour LR. En embuscade, le Rassemblement National et Reconquête. Avec, à première vue, un atout sérieux pour marquer des points. Leurs thèmes de prédilection – l’insécurité et l’immigration – ne figurent-ils pas en bonne place parmi les inquiétudes des Français ? Sur le terrain, pourtant, la partie est loin d’être gagnée. 

Les spectateurs du match sont déjà en tribune. Julia, sa mère Ginette et son fils de 16 ans tiennent le stand de chaussures. Une entreprise familiale installée depuis 45 ans. Alors les militants, Julia en a l’habitude.

  • Ils bloquent les clients pour passer ! Ils sont là pour les élections mais juste après le deuxième tour il n’y a plus personne. Nous on est là qu’il vente ou qu’il neige, lâche Julia
  • Tu te souviens quand ils étaient rentrés à l’intérieur du marché ?, renchérit une amie
  • Ils ne sont pas censés rentrer. Et à l’extérieur ils doivent être à 50 mètres de nous. Je leur ai dit plusieurs foisAprès moi je veux bien qu’ils rentrent pour les faire chier aussi à l’intérieur !
Julia et son fils sont présents sur le marché tous les week-ends. (©EDJ Sciences Po)

« Ne pas se voiler la face »

À moins de 50 mètres justement, Philippe tend ses tracts aux passants. « C’est pas facile de tracter pour Eric Zemmour » reconnaît ce jeune retraité. Presque au même moment, un client du marché lui lance un « Fasciste ! Vous n’allez pas me salir les mains ». Pas de quoi décourager Michel, son collègue, qui tracte à côté. Il voit dans son candidat un « précurseur ». « À part Zemmour, personne n’avance ces idées. Il est le premier courageux qui en parle ». 

Le premier, vraiment ? Ce n’est pas l’avis de Nathalie, assistante dentaire de formation et militante RN depuis 2019. Pour elle, sa candidate a été la première à mettre le halo sur l’insécurité et l’immigration. « Ça fait des années que Marine est stigmatisée. Mais les gens se rendent mieux compte, ils voient bien ce qu’il se passe dans la société », explique la candidate aux élections législatives de Boulogne. Celle qui vote Front National puis Rassemblement National « depuis toujours » explique, avec une certaine émotion, être touchée par le discours de sa cheffe de file. Avant de conclure : « J’espère que les gens iront voter. »

Nathalie entourée de deux militants Rassemblement National (RN). (©EDJ Sciences Po)

Les Républicains tiraillés

Lui ira voter. Même si pour l’instant, il ne sait pas pour qui. « Valérie Pécresse, elle est à droite ou très à droite ? », demande Jules aux militants LR. Le jeune homme de 23 ans n’est pas venu remplir son panier. Il veut des explications. « Pendant son meeting aux Zénith, elle a quand même parlé du grand remplacement. » insiste-t-il. Avant de conclure « C’est pas anodin. Je ne l’entends que sur ça. »

(©EDJ Sciencespo)

Commence alors un difficile jeu d’équilibriste pour les militants LR. La bande, très organisée, se divise en deux groupes. Instinctivement. Deux militants vont répondre à Jules, pendant que les autres continuent le tractage. « Elle parle aussi du pouvoir d’achat, de l’éducation. Elle pense aux jeunes qui ne savent pas comment s’orienter, dès la troisième. », explique une jeune femme aux grands yeux bleus qui dégaine la carte de la jeunesse. Son collègue embraye « On comprend ce que tu dis. Mais Pécresse, elle va au charbon. »Argumenter, toujours.

Sans zapper pour autant les sujets de l’immigration et de la sécurité. Un militant LR nous confie, « Éric Zemmour est courageux. Il soulève de vraies questions. » Alors compliqué pour les équipes de Valérie Pécresse de se distinguer. « Les gens mettent tout le monde sur le même plan : Le Pen, Zemmour, Pécresse. Tout de suite on vous traite de facho », se plaint Antony, coordinateur des Républicains et adjoint au maire.

Tout sauf les extrêmes

En tous cas, aucun des trois ne séduira Karim. Devant le stand de vêtements qu’il tient depuis près de dix ans, le commerçant ironise : « Alors ils vous disent quoi les RN, c’est toujours de la faute de l’étranger ? Ils volent l’argent des Français ? ». Né en Algérie, Karim est arrivé en France en 1993. « Il y a deux paradis, le céleste et la France », lâche-t-il dans un éclat de rire. Il votera pour Emmanuel Macron, le seul selon lui « à avoir l’étoffe d’un Président ». Est-il inquiet face à la montée de l’extrême droite ? « Ce sont des rigolos. Je ne discute pas avec eux. »

Pour Karim, il y a deux paradis : le céleste et la France. (©EDJ Sciences Po)

Les militants de La République En Marche (LREM) non plus ne discutent pas avec eux. Aller sur le terrain de Zemmour et Le Pen ? « Et puis quoi encore » lâche Stéphane Astic, conseiller municipal d’opposition tout en continuant à distribuer ses tracts avec entrain. « Il faut être bienveillant avec les gens qui sont dans la merde ». Alors si LREM ne veut pas être « à la remorque de l’extrême droite », Stéphane ne voit pas pourquoi il devrait éviter ces sujets. « Il faut accueillir et faire respecter la loi. Et si eux veulent changer la loi, ils n’ont qu’à se faire élire. »

Tractant à ses côtés, Hans n’avait jamais imaginé qu’un jour il scanderait ces mots : « Pour la démocratie, tous ensemble ». Prisonnier politique en Allemagne de l’Est à vingt ans, il milite aujourd’hui pour LREM. Ou plutôt contre les extrêmes. « Je suis né après la guerre mais j’ai grandi avec les discours nazis », explique-t-il avec son léger accent allemand.

Chapeau melon en feutre, long manteau noir, l’allure sérieuse de Hans contraste avec celle décontractée des clients du marché. Il se raconte par bribes « Je me suis fait enfermer pour ma liberté d’expression ». Il a d’ailleurs écrit un livre. Pas encore publié à cause de la crise sanitaire. « C’est une réflexion sur comment les gens arrivent à commettre de telles horreurs. Celles du 20ème siècle.» Après son emprisonnement, il s’était promis de ne plus militer.

Pourtant aujourd’hui, le voilà à distribuer des tracts. « Je voulais apporter ma contribution à la démocratie. C’est tout ce que je peux faire. » Pourquoi maintenant ? « Car la liberté d’expression est malmenée en France.» Pourquoi pour Emmanuel Macron ? « Je ne sais pas, j’ai hésité avec Pécresse. »

(©EDJ Siences Po)

« La propagande des médias » 

12h. Presque la fin du match. Les militants Républicains acceptent de se regrouper pour une photo de groupe. Sauf un. « Vous êtes qui vous déjà ? », nous apostrophe-t-il. A l’annonce de notre statut de journalistes en formation, sa réponse fuse : « C’est mort. Vous votez Macron. » Impossible de négocier. Même en expliquant qu’un journaliste se doit de parler avec tout le monde. « Vous avez parlé avec des militants Macron, alors vous votez Macron ». Vérification faite, il s’agit du deuxième adjoint au maire de Clamart.

Plus loin dans la rue piétonne, un autre militant de Valérie Pécresse discute avec un couple tout droit sorti des années 80. La femme porte plusieurs bracelets couleur or aux poignets. L’homme arbore des grosses lunettes rondes. Celui-ci nous demande d’emblée : « Vous êtes vaccinés vous ? » Ben oui. « Alors vous êtes complices du gouvernement. Nous on est des Résistants. »  Ce couple d’ingénieurs dans l’aérospatiale soutient Éric Zemmour. Ils sont prêts à « apporter du bois aux Gilets jaunes sur les ronds-points » et participent à des manifestations contre le Pass vaccinal avec l’ex RN, Florian Philippot. Ces rebelles « de la première heure » nous expliquent « se méfier des médias traditionnels ». Ils nous donnent même des conseils pour mieux nous informer : Ivan Rioufol, Frédéric Pierucci, CNews, TV Libertés. 

Une antienne nous revient en boucle. C’est la faute aux médias. La faute aux médias si l’immigration ou la sécurité prennent tant de place dans le débat public. De LREM à LFI, ils sont au moins d’accord là-dessus. « Les médias sont les premiers à avoir amené ces sujets-là », explique Stéphane Dehoche, conseiller municipal macroniste. « C’est une pure fabrication » pour « faire le buzz ». Même constat pour Véro, militante de l’Union Populaire. C’est « la propagande des médias » qui explique l’engouement autour de ces sujets. 

Les vrais sujets 

Alors comment la gauche fait-elle pour placer ses propres pions ? Militant du Parti socialiste (PS), Jean-François distribue des tracts avec en lettres capitales blanches : « Et si on parlait des vrais sujets ? ». Les vrais sujets ? « Les retraites, le pouvoir d’achat, le logement », nous répond-il. Et il le jure, personne ne lui a parlé d’immigration, ni de sécurité depuis qu’il tracte sur le marché. « Zéro ».

(©EDJ Sciences Po)

À sa gauche, Christian distribue des tracts pro-Mélenchon avec l’inscription : « Un autre monde est possible ». Pourtant, il n’est pas militant France Insoumise. La raison de sa venue ? « Je veux juste un vrai débat au second tour, ni sur la sécurité, ni sur l’immigration. », explique ce quinqua, très propre sur lui, en saluant un militant en k-way bleu électrique.

Vingt minutes plus tard, revoilà Christian. « Ah vous êtes encore là. J’avais peur de ne pas vous recroiser », lâche ce militant éphémère. Il tient à lever un doute. « Tout à l’heure vous m’avez vu saluer des militants RN. Mais avec eux, je ne parle pas ! Comme ils ont les mêmes maillots que les Républicains, je les ai confondus. »La faute au bleu.

Résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 à Clamart :
Emmanuel Macron : 34,82% 
Jean-Luc Mélenchon : 25,05%
Marine Le Pen : 10,24%
Valérie Pécresse : 8,54%
Yannick Jadot : 7,41%
Éric Zemmour : 6,61%
Anne Hidalgo : 1,42% 

Marion Basma et Raphaël Benabdelmoumene

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