Sur le marché Convention, les militants LR abattent leur dernière carte

SUR LES MARCHÉS. À l’heure du numérique, tracter sur les marchés peut paraître désuet. Retour sur une campagne à hauteur d’étals, à la rencontre des militants, des commerçants et des habitants.

Journée ensoleillée en ce début avril sur le marché Convention. Les étals colorés sont présents des deux côtés de la rue, sur des centaines de mètres (© Luna Perez / EDJ Sciences Po)

« Ça va être chaud hein, ça va être chaud… » grogne Philippe, écharpe de l’équipe de France de foot autour du cou et casquette noire vissée sur la tête. Cet habitant du 15ème arrondissement a l’air désabusé des mauvais jours. Il enchaîne les grimaces, redoute le « pire ». Le pire ? Voir sa championne Valérie Pécresse évincée dès le premier tour le 10 avril. La concurrence n’a jamais été aussi rude. « Macron là… » souffle ce sexagénaire au parler hésitant en pointant du doigt les militants LREM qui lui font face. 

Car sur le marché Convention, dans le bourgeois 15ème arrondissement, c’est comme cela que se joue la campagne. Le long de la rue Convention, les militants de tous bords se toisent.  C’est à celui qui obtiendra le plus de sourires, distribuera le plus de tracts… Au milieu de cette arène à ciel ouvert, les militants des Républicains ont de plus en plus de mal à parer les coups – à leur droite comme à leur gauche. 

Pourtant cela fait des décennies que la droite est ici chez elle. Elle tient confortablement la mairie. Élu de 2008, Philippe Goujon (LR) règne sans partage sur la mairie. Sa lettre aux habitants du quartier est pleine d’assurance, et appelle à voter pour Valérie Pécresse, la candidate LR. Mais dans l’arrondissement le plus peuplé de Paris, les résultats de la dernière présidentielle ont réservé quelques surprises. Au premier tour, le candidat de droite, François Fillon, a été devancé de peu par le novice Emmanuel Macron : 34% pour le premier contre 36% pour l’autre. Un renversement inattendu en terre LR. Changement de dynamique électorale ou incident de parcours ? Difficile à savoir. La sociologie du 15ème est plus complexe qu’il n’y paraît. Si le taux de pauvreté, de 12%, est inférieur à la moyenne française (14%), les zones périphériques comme le quartier de Brancion y sont bien moins huppées que le secteur de Vaugirard. Alors à 6 jours du premier tour, bien malin qui peut prédire le résultat. Raison de plus pour les militants du marché Convention de donner un dernier coup de collier. 

La guerre des tracts aura bien lieu

11h. L’escalator du métro Convention finit son ascension. Nous voilà en plein cœur du 15e, entre un 16e arrondissement ultra bourgeois et un 14e plus modeste.   «Le programme de la sécurité avec Zemmour! »entonnent d’emblée des militantes de Reconquête. Les habitués du marché traversent pour remonter la rue Convention du n° 39 au n°237. D’un bout à l’autre, une cinquantaine d’étals sont alignés sur les deux trottoirs. 

Les premiers mètres devant le café Saint Michel sont ceux des militants LR. Ils ont longtemps occupé ce bout du marché. Mais ils ne sont plus seuls. Les partisans d’Emmanuel Macron leur disputent la place. Un peu plus loin, une quinzaine de clients attend en rang le long d’un stand, des personnes âgées pour la plupart. Les tranches de galantine, de rosette et de salami sont soigneusement alignées sur l’étal de Tonton Francis. Au milieu des caddies, difficile de se frayer un chemin jusqu’au carrefour de la pharmacie Dantzig. Devant le Monceau Fleur, voilà les militants PS tout sourire, persuadés d’incarner ici l’alternative face aux Républicains. De l’autre côté du trottoir, les communistes tentent de faire entendre leur voix dans ce quartier qui compte pourtant 32% de cadres et professions intellectuelles supérieures… Même si l’odeur des poulets aimantent bien plus les badauds que les tracts tendus. 

Le pouvoir d’achat : au cœur des préoccupations

Il n’empêche. Ici aussi, la question du pouvoir d’achat est au cœur des discussions. « La petite dame là avec son caddie, vous croyez qu’elle est riche, elle est pas bien riche hein… » pique Nicole, la vendeuse de détergents, en désignant une dame âgée traînant son chariot à courses. Pour voir des riches « Faut aller à Saxe-Breteuil (dans le 16e) », s’amuse cette quinquagénaire modeste, mais qui tient à porter avec éclats ses bracelets en or, en singeant l’accent snob. On l’oublie mais le 15e compte 20% de logements sociaux. A peine moins que la moyenne (22%) de la capitale. Et dans ce quartier petit bourgeois, même ceux qui ont une bonne retraite se lamentent : « On ne fait plus rien avec un billet de 50€ », regrette ce militant LR à l’allure chic. Alors à gauche, on se dit qu’il y a encore une chance de convaincre quelques hésitants. 

Nicole, commerçante. (© Luna Perez / EDJ Sciences Po )

Gérard et Évelyne font en tout cas le maximum. Dès l’ouverture du marché, ces militants communistes sont en position de combat devant la pharmacie de la rue Dantzig. « On est souvent les premiers à arriver et les derniers à partir » affirme cet ancien du Parti Socialiste, convaincu que leur candidat, Fabien Roussel, pourrait bien ici créer la surprise. « Les fins de mois difficiles et la lutte contre la fraude fiscale, ça fait écho ici », assure ce jeune retraité. Cet ancien communicant du ministère de l’Outre-Mer en est persuadé : « Il ne faut pas avoir une vision ouvriériste de notre parti ». Comme pour dire : « Nous avons aussi notre place ici ».

Pourtant sur le marché Convention, le duo détonne. Il s’attire même les foudres d’une passante dénonçant la position floue du candidat du PCF sur le volet international. Fabien Roussel a d’ailleurs perdu des points dans les sondages après ses déclarations sur l’Ukraine. Négocier avec Poutine? « Il a franchi une ligne rouge », s’indigne la femme en colère. Le placier du marché aussi, les rappelle à l’ordre : il faut reculer d’un pas. Histoire de ne pas gêner le marchand de tapis juste derrière. 

Les Républicains à la traîne

Même si leur candidate plafonne à 2% des intentions de vote, les militants socialistes, aussi, espèrent faire bouger les lignes. Bien décidés à protéger leur bout de trottoir. « Les Zemmour sont à fond, eh bien on va leur en mettre plein la vue » lance Amélie, encartée PS de longue date. Pur produit du 15ème, cette quadragénaire employée de la mairie de Paris donne le ton. D’ailleurs, la semaine dernière, ils avaient « les Macron en face ». Donc l’adversité, ça les connaît. Le PS a-t-il vraiment sa place dans le quartier ? « Certainement », assure Yvan, le co-responsable de la section du 15ème arrondissement. 

Sa conviction ? Les Républicains font fausse route. Ils approuvent une « tranche très sécuritaire et ne répondent pas aux préoccupations des Français sur le pouvoir d’achat ». À califourchon sur son vélo, il cite la rue des Périchaux ou encore Balard. Des quartiers populaires où le programme des LR ne peut pas convaincre. Soudain, une militante Reconquête ! amorce une petite trêve. Le regard espiègle, elle franchit les quelques mètres qui la séparent des partisans d’Hidalgo et leur soutire un tract qu’elle enfouit dans son sac. Ni vu, ni connu. Pourtant à l’inverse de la maire de Paris, le crédo scandé par les militants d’Éric Zemmour, c’est justement le tout sécuritaire. 

Entre deux sourires adressés aux passants, Ira, militante pour Reconquête raconte l’accueil que leur réserve les riverains. Chez les personnes âgées, « C’est contrasté (…) C’est curieux, eux ils l’ont connu la France qu’il (Zemmour) défend », relève cette sexagénaire à l’accent de l’Europe du sud, d’un ton amusé. La France du temps où Ira n’avait rien à reprocher à ses voisins de palier. Désormais elle se plaint de ceux qui s’affichent en « boubou et pantoufles et parlent leur langue ». Malgré ses sourires, Ira peine à enclencher des discussions avec les clients du marché. « S’il n’y avait pas eu de guerre il y aurait eu une bonne dynamique », tente celle qui soutient Zemmour depuis ses débuts à la télévision.

Des tracts du candidat Eric Zemmour trouvés dans une des poubelles du marché, le 17 mars dernier.
( © Luna Perez / EDJ Sciences Po )

Alors oui, pour les militants LR, la tâche est compliquée. D’autant que la proposition phare de la candidate sur le pouvoir d’achat est plutôt timide. Plus 10% sur les salaires nets inférieurs à 2800€. Soit 500€ de gagné par an… Quand on les questionne sur le programme de leur candidate, les militants LR préfèrent dévier sur l’immigration. Pas de quoi provoquer un raz-de-marée chez les ménages modestes de la périphérie du 15e. Pas plus chez les commerçants non plus. « Pécresse, je l’aime pas », lance Jojo. Adossé au mur qui fait face à son stand de draps, le commerçant observe les passants. Quand il parle politique, c’est avec un peu de désillusion. Le marchand de draps connaît bien les habitants du quartier. Manque de pot pour Valérie Pécresse, il en est certain, leur inquiétude, comme la sienne, c’est le pouvoir d’achat. Pas la sécurité.

Dimanche 6 mars. Emmanuel Macron est officiellement candidat. Les militants LREM distribuent la lettre aux français massivement sous l’oeil des caméras. ( © Luna Perez / EDJ Sciences Po )

Soudain on aperçoit des caméras et appareils photos. Curieux pour un dimanche matin. Récemment en tournage, Tom Cruise serait-il de retour dans la capitale ? Raté. C’est le patron des députés LREM, Christophe Castaner, qui vient de traverser au passage piéton. Et un peu d’ombre en plus pour les militants LR. 

Résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2022 
dans le 15ème arrondissement de Paris : 

Emmanuel Macron : 40,26 %
Jean-Luc Mélenchon : 32,84 %
Éric Zemmour : 9,79 %
Valérie Pécresse : 9,72 %
Yannick Jadot : 6,98 %Marine Le Pen : 6,30 % 

Fiona André et Luna Perez

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